jeudi 29 mars 2012

Genèse 45. Le vent se lève

" Juda prit une femme pour son premier né Er: elle se nommait Tamar. Mais Er, premier-né de Juda, déplut à Yahvé qui le fit mourir. Alors Juda dit à Onân: "Va vers la femme de ton frère, remplis avec elle ton devoir de beau-frère et assure une postérité à ton frère."  Ce qu'il faisait déplut à Yahvé, qui le fit mourir lui-aussi".  (Genèse, Bible de Jérusalem).
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... Le cousin rentre, et reste très surpris, à regarder sa femme Milka et la femme de Caïn, Déborah.  Les deux cousines ont terminé leur besogne de la journée: elles roulent les deux couvertures qu'elles ont tissées.

Le cousin: " Vous avez tissé des couvertures!  Je vais passer pour un beau menteur!"
Son épouse Milka: " Tu pensais qu'on ne faisait rien de la journée?"
Le cousin: " Ce midi, à l'auberge, Caïn m'a demandé quels travaux étaient en cours... il me parlait de tissage de couvertures... Je lui ai dit que vous mettiez des cornichons dans le gros sel, et que les couvertures, c'était le mois passé".

... Déborah, l'épouse de Caïn, ouvre de grands yeux...

Déborah:  " Tu lui as dit ça ce midi?  Ça y est, les drames de jalousie vont recommencer!  Il vérifiait, comme c'est son habitude,  si c'était vrai, ce que je lui ai dit ce matin... Cousin, vous m'avez mis dans de beaux draps, en répondant de travers!"

Le cousin: " C'est si grave que ça? "
Déborah: " Caïn est jaloux comme un coq, il passe son temps à me surveiller, à me soupçonner.  Je me sens toujours comme une brebis enfermée dans un enclos, surveillée par un chien policier..."

Le cousin: " Quelle différence, si vous faites des couvertures, alors que j'ai dit que vous mettiez des cornichons dans le gros sel?"
Déborah:  " Quelle différence? Caïn va être certain que je lui ai menti, et que je suis allé rejoindre un amant. C'est son obsession."

Le cousin: " Tu n'auras qu'à lui dire, demain, que j'ai répondu sans savoir, que je me suis trompé, simplement!"

Déborah: " Simplement! Simplement!... C'est vite dit! ... Non, je ne peux plus rester ici pour la nuit, il faut que je rentre chez-moi tout de suite. Même si je sens que ça va barder, ça va être pire si je rentre demain seulement."

... À la hâte, Déborah ramasse ses affaires, noue son baluchon...

La cousine Milka:  " J'y vais avec toi ".
Le cousin:  " La nuit est tombée maintenant. Les femmes, vous ne pouvez pas sortir toutes seules. Je vais y aller avec vous, comme ça Caïn va se calmer"

... Tous les trois, ils quittent en hâte la maison...


mardi 27 mars 2012

Genèse 44. Pleine lune

" David écrivit une lettre à Joab et la fit porter par Urie.  Il écrivait dans cette lettre:  " Mettez Urie au plus fort de la mêlée et reculez derrière lui: qu'il soit frappé et qu'il meure."  (Deuxième livre de Samuel, Bible de Jérusalem)
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Le souper est terminé. Sous la tente des bergers-nomades, la jeune Agar déroule maintenant  les tapis, pour la nuit. À l'écart, Abel enfile ses longues bottes en chevreau.
Agar:  " Qu'est-ce que tu fais?"
Abel: " Je m'en vais chez Caïn. Il m'a fait dire qu'il veut me voir."

Agar: " Tu n'as plus qu'une sandale? "
Abel: " C'est quand j'ai traversé ce fichu marais, ce midi. La glaise a englouti mon pied gauche, et la sandale a disparu."
Agar: " Tu es retourné au marais?"
Abel: " Oui, je voulais être certain de mon affaire. J'ai vérifié: ce marais va nous donner toutes les briques dont on a besoin pour notre future maison. On va le réaliser, ton rêve: on va s'installer au village, et nos enfants pourront apprendre un vrai métier"

... Agar est devenue toute pâle.  "Abel, reste ici.  Ne sors pas"

Abel regarde sa jeune épouse. Il est visiblement contrarié: " Qu'est-ce qu'il y a?"
Agar:  " Ce midi j'ai fait un rêve terrible à ton sujet. Toute la journée ensuite, un pressentiment de malheur ne m'a pas lâché. Ne sors pas."
Abel en a soupé, des pressentiments de son Égyptienne:  " À quoi as-tu rêvé, encore?"

Agar: " Tu avais mis le pied gauche dans un piège à ours. Tu n'arrivais plus à dégager ta jambe.  Puis un ours en colère s'est rué sur toi. Il allait te déchirer, t'aplatir... J'ai eu tellement peur que je me suis réveillée, toute en sueurs..."
Abel:  " C'est des lubies de femme, Agar. Vous autres, les gens du Nil, vous vous racontez toujours des peurs. "

Agar:  " Dans mon rêve, tu avais le pied gauche pris dans un piège. Aujourd'hui, c'est bien ton pied gauche qui s'est enfoncé dans la glaise, et la sandale y a disparu!  Ne sors pas ce soir."

Abel:  " Il n'y a pas de piège à ours sur le sentier qui mène à la maison de Caïn. On n'est pas dans le désert, ici. Et puis, c'est la pleine lune, on voit comme en plein jour. "
Agar: " Abel, le rêve prémonitoire que j'ai fait, il faut l'écouter. Reste ici ce soir."

Abel: " Faut que j'y aille. Caïn va être frustré si je n'y vais pas. Ensuite je ne pourrai jamais lui offrir d'acheter le marais pour faire les briques de notre maison. Je ne serai pas longtemps, je reviens tout de suite."
...
Abel ne veut plus discuter. Il se glisse en dehors de la tente.


lundi 26 mars 2012

Genèse 43. Avant-nuit

" (David) aperçut, de la terrasse, une femme qui se baignait. Cette femme était très belle. David fit prendre des informations sur cette femme et on répondit: "Mais c'est Bethsabée, fille d'Eliam et femme d'Urie le Hittite!"  Alors David envoya des émissaires et la fit chercher".
(Deuxième livre de Samuel, Bible de Jérusalem).
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C'est le soir.  Dans la cuisine, une chandelle fumante éclaire des ombres. Assis au bout de la table, avec des gestes lents, Caïn nettoie lentement le fond de son assiette, en y frottant un quignon de pain: il ne veut rien perdre de cette bonne platée de lentilles.

Maintenant le repas fini, Caïn repousse son assiette vide, et approche de lui cette sandale que son chien Tobi lui a rapportée du marécage.  Toute débarrassée de cette glaise dans laquelle elle s'était noyée, la sandale de son frère Abel a retrouvé son élégance:  ces fleurs brodées, ces ornements de verrerie colorée... Elle a du talent, la jeune Agar, elle qui confectionne les sandales de roseau selon la mode de son pays.

Il avait eu du flair, le jeune Abel, d'aller dénicher cette jeune femme sur les bords du Nil. Il en avait eu moins, en osant venir lui voler son épouse. Quelle folie l'avait possédé?  Il n'avait pas assez de sa jeune concubine égyptienne?

Caïn rêvasse, tout en tournant entre ses doigts la jolie sandale. La loi est stricte:  Abel disparu, son frère aîné sera chargé de donner une postérité à la jeune veuve.  Et puis, le beau troupeau de brebis et de chèvres, tous les biens de son jeune frère, tout ça va lui revenir.  C'est la justice de la tribu.

Caïn repousse la belle sandale et dépose tout à côté son poignard de bronze bien poli.


dimanche 25 mars 2012

intermède: où sont passées les femmes?

Il me fallait nommer cette cousine, celle que va retrouver la femme de Caïn, pour tisser des couvertures de laine. J'ai donc cherché un nom de femme dans ce récit biblique de la Genèse. Je m'étais dit: j'aurai le choix parmi tous ces noms. Cet exercice m'a appris que les femmes sont quasi absentes de ce récit biblique, aux origines de notre culture.

Dans le récit de la création du monde (en fait, il y a deux récits différents), on parle de "l'homme", puis de "la femme". Ne cherchez pas le nom d'Adam, il n'y est pas, dans ces premières pages. Après l'épisode de la chute (quand "la femme"  mange du fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin, et que son mari en mange aussi), et après la colère de Dieu, l'homme donne un nom à sa femme. "L'homme appela sa femme Eve parce qu'elle fut la mère de tous les vivants". Adam n'est pas encore nommé.

Arrivent les noms de Caïn et Abel. Après le meurtre d'Abel, la Bible nomme la descendance de Caïn, sur cinq générations. Aucune fille n'est nommée. Puis arrive Lamek:  il a deux épouses: Ada et Çilla. (Ada enfante Yubal le musicien, Çilla enfante Tubal-Caïn le forgeron). Voici une exception:  on nomme la soeur de Tubal-Caïn: Naama.   Puis, enfin, Adam est nommé! C'est qu'on nous donne une nouvelle généalogie de descendants.

"Sa femme" (Eve n'est pas nommée) enfante Seth, qui remplace Abel. La descendance:  tous des hommes, jusqu'à Noé et ses trois fils. Suit le récit du déluge... les fils de Noé ont des épouses qui n'ont pas de nom, mais les descendants mâles sont nommés: il y en a une bonne série que je vous laisse compter (une cinquantaine). Finalement on arrive à Abram (le futur Abraham) et son épouse Saraï (la future Sara). Le frère d'Abram, Nahor, a une épouse: Milka.

C'est une longue recherche, pour arriver à nommer cette cousine qui tisse des couverture de laine avec l'épouse de Caïn. Mais cette enquête m'a instruit sur l'aspect patriarcal de nos origines judéo-chrétiennes. Une absence quasi totale des noms des femmes. (Quand on sait que, dans ces lointaines cultures, c'est le nom qui donne une réalité aux êtres).


samedi 24 mars 2012

Intermède : la première écriture

Je vous suggère ce livre de Jean Bottéro:  La Mésopotamie.  Dans ce petit volume, Bottéro nous dit ce qu'était l'écriture cunéiforme, celle des Sumériens puis celle des Akkadiens et Assyriens. Ces trois mille ans qui ont précédé notre ère. La grande époque de Babylone, de Ninive...

Ils avaient inventé l'écriture, nos ancêtres très lointains. Nous avons retrouvé leurs bibliothèques: nous possédons plus d'un demi-million de documents écrits en cunéiforme. Nous avons trouvé le code de cette écriture, nous la lisons.

Nous utilisons un tout petit nombre de signes comparé aux signes de leur écriture. Notre alphabet, d'origine Phénicienne, est phonétique: chaque signe correspond à un son. Notre alphabet peut écrire la plupart des sons de toutes les langues parlées.

Au début, ils ont fait des dessins, des pictogrammes. Les Sumériens dressaient des listes de biens, des inventaires: les moutons, les pains, les esclaves. Les dessins se sont ensuite shématisés, ils sont devenus quelques lignes, et se sont enrichis de possibilités. Un pied ne signifiait plus seulement un pied, mais aussi voyager, ou se tenir debout... tout dépendait de l'histoire tout autour du mot, le contexte.

Il y avait donc plusieurs centaines de signes, dans leur écriture, et chaque signe pouvait avoir plusieurs interprétations.

Nos mots sont comme des index qui pointent vers des choses ou des émotions. Nos mots écrits ne sont que des paroles regardées plutôt qu'entendues. Leurs mots étaient des outils d'observation, comme des loupes posées sur les choses, comme des microscopes ou des lunettes astronomiques, pour étudier tout l'univers. On pouvait ouvrir un mot, comme on ouvre un fruit, et découvrir tout ce qu'il y avait dedans. Le mot était la réalité.

Et puis, toute cette réalité de tout ce qui les entourait, de tout ce qu'ils vivaient, c'était l'écriture des dieux. Car tout ce qui arrivait venait d'une décision des dieux. Alors, si on observait bien, on apprenait l'intention des dieux, on connaissait le destin.


jeudi 22 mars 2012

Genèse 42. Septième ciel

" Israël partit et planta sa tente au delà de Migdal-Edèr.  Pendant qu'Israël habitait dans cette région, Ruben alla coucher avec Bilha, la concubine de son père, et Israël l'apprit." ( Genèse, Bible de Jérusalem)
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Ce matin-là, son épouse Déborah avait noué son baluchon:  " Je vais chez ma cousine",  qu'elle avait dit, en nouant le noeud du baluchon.  "On a décidé de faire une corvée ensemble, on va tisser des couvertures de laine. Je trouve qu'on manque de couvertures ici. Je reviens demain! Tu peux te débrouiller pour le souper?"

" Pas de problème", avait répondu Caïn, " je me débrouille souvent."  Il s'était dirigé vers l'étable pour soigner les bêtes. Tout en s'occupant à ses besognes, il avait un sentiment bizarre: celui de ne pas voir l'évidence.

En après-midi, à l'heure où le soleil tape tellement fort qu'on suspend les travaux, Caïn s'était rendu à l'auberge, au bord de la grand-route. Il savait qu'il allait y retrouver son cousin par alliance, à la table du fond, comme à l'habituel. Caïn se commanda une cruche de bière et s'attabla.

" Alors, cousin, vous vous occupez à quoi, ces jours-ci?  Vous tissez des couvertures de laine? Vous salez des petits cornichons?"

- " Les couvertures, c'était le mois passé qu'on les a tissés", répondit le cousin, " mais tu vises dans le mille pour les petits cornichons: la récolte est abondante, on fait de bonnes provisions! Et toi, tu fais quoi?"

- " J'ai un marécage à drainer, pour agrandir le pacage des boeufs de labour.  Ça n'arrête jamais, les travaux d'une ferme!"
... Ils échangeaient sur un ton lent, tout en buvant leur cruchon de bière. L'air de rien, Caïn avait appris du cousin ce qu'il voulait savoir.

En silence, il réfléchissait. C'était cousu de fil blanc, les mensonges de Déborah. Qu'est-ce qu'elle fabriquait, chaque fois qu'elle quittait la maison, sur un nouveau prétexte? C'était un amoureux, qu'elle allait retrouver? Il y avait eu ces empreintes de sandales, à l'arrière de la maison:  qui donc venait fureter chez-lui?   Sa bière terminée, Caïn partit pour le marécage, précédé par Tobi, son grand lévrier.

Le marais en question était une glaise grise, bonne à fabriquer des briques. " Encore un projet", pensa Caïn. Il vit son chien partir sur une piste, le nez au ras du sol...

Voilà que Tobi revenait, avec sa proie entre les mâchoires.  "Tobi, donne!"  dit Caïn.  Le chien ouvrit la gueule et laissa tomber sa trouvaille.  Caïn se pencha et examina la sandale en roseau:  il la reconnaissait bien.


mercredi 21 mars 2012

genèse 41. Cinéparc

" Au bout de dix ans qu'Abram résidait au pays de Canaan, sa femme Saraï prit Agar l'Egyptienne, sa servante, et la donna pour femme à son mari, Abram. Celui-ci alla vers Agar, qui devint enceinte."  (Genèse, Bible de Jérusalem)
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" Enfin ils sont revenus!" soupira la tortue, en voyant Tubal-Caïn et Dieu pénétrer dans sa grotte. Elle respira profondément. Mais comme elle savait les règles de l'antique politesse, elle remis à plus tard de les interroger: il fallait d'abord les abreuver, les nourrir.

Elle leur servit donc un plat de beaux fruits: des raisins, des mangues. "C'est moi qui les ai cueillis!"  précisa Yubal, qui tenait à ce qu'on reconnaisse sa contribution. "Il y a aussi un gâteau de miel, apporté par notre hibou souriant", ajouta la tortue.

Le souper avalé, Tubal-Caïn sortit préparer le feu de camp: c'était sa spécialité, en tant que forgeron. Il monta le foyer mais sans y mettre le feu: Dieu lui avait suggéré d'attendre. C'est donc dans la pénombre, sous les étoiles, que tout le monde se retrouva assis, devant un foyer éteint. La chauve-souris, bien réveillée, voletait à gauche à droite, en chasse de papillons de nuit.

C'est bien discrètement qu'apparurent les premières vagues de lumière. Puis, subitement, ce fut l'orgie: de grands rideaux lumineux roulaient dans le ciel, viraient du vert au rouge, s'effaçaient pour réapparaître en danse frénétique. Arrivaient des cavalcades de chevaliers blancs, qui bousculaient des murailles d'or: le ciel était en transe.

"Faut calmer les démons! Faut un sacrifice! " cria Yubal, affolé.
- " Calme-toi!" lui dit son frère Tubal-Caïn. " Ya pas de démons, c'est l'orage sur le soleil, et les langues de feu, tu n'as rien appris dans ta vie?"
- " Les langues de feu?" répéta Yubal
- " Hé oui, le forgeron en Haut, il a attisé sa forge du soleil, alors ça crée des reflets, comme dans mon atelier, c'est tout pareil!" expliqua Tubal-Caïn, fier d'en savoir autant.

... Au bout d'un long temps d'émerveillement, la féérie se calma, et les étoiles réapparurent pour occuper le ciel.
" Tu peux maintenant allumer ton foyer..." dit Dieu à Tubal-Caïn.
De sont côté, la tortue s'activa à verser le thé à tout son monde.

" C'est du thé pour rêver?"  demanda Dieu.
- " Oui " dit la tortue, " toi et Tubal-Caïn vous allez partager les mêmes rêves, cette nuit. Et si vous permettez, je vais rêver avec vous", annonça-t-elle.

" Je vois, c'est le Grand Soir!"  dit Dieu, en vidant son gobelet. Il rentra ensuite s'étendre dans la grotte. La tortue vida aussi le contenu de sa coupe, et le suivit.