mercredi 11 janvier 2012

Genèse 4. La cérémonie du thé

"Dieu dit: Faisons l'homme à notre image, comme à notre ressemblance, et qu'ils dominent..."  (Bible de Jérusalem)

...En se quittant, Dieu et la vieille tortue avaient pris rendez-vous:
"Je reviens dans une semaine"  avait annoncé Dieu.
-"Pas de problème, je ne bouge pas d'ici", dit la tortue.

La semaine passa. Une semaine mouvementée si on en juge par l'apparence qu'avait Dieu à son retour...
"Et puis?"  demanda la tortue.
.............(silence de Dieu).........
"Les lions ont mangé d'autres gazelles?"
-"Pire que ça" dit Dieu, "je ne sais plus qui je suis"...
-"Intéressant..." commenta la tortue, tout en servant le thé dans les bols.

"Tes bols" dit Dieu, "ce sont des carapaces de tortue?"
-"Oui, un souvenir de famille... Et alors, raconte: tu ne sais plus qui tu es?"
Dieu prit une grande respiration, avala une gorgée de thé, attendit que ça vienne...

"Voilà:  j'ai rencontré les humains!" dit Dieu.
-"C'était inévitable, ils sont partout. Tu as remarqué les temples qu'ils te construisent? Tu es tout un personnage pour ces gens-là!  Au moins, ils ont été polis avec toi?"

-"Ma vieille, tu as toujours été un bon médium, si je me souviens... Regarde au fond de ton bol de thé, tu vas lire ce qui m'arrive..."
La tortue avala son thé, puis observa longuement le dépôt des feuilles au fond de son bol...
"Oui, c'est grave..." finit-elle par dire.

Le silence s'éternisait. Ce n'était pas facile pour Dieu d'en arriver à dire l'indicible. Par quel bout commencer? Il allait abandonner quand une question se formula d'elle-même:

"Trouve-tu que je leur ressemble?"  demanda Dieu.
("Nous y voilà") pensa la tortue, en se gardant bien d'interrompre son invité...


mardi 10 janvier 2012

Genèse 3. Ça écrabouille

" Dieu créa les grands serpents de mer et tous les êtres vivants qui glissent et qui grouillent..."  (Bible de Jérusalem)

...Depuis six jours, Dieu avait disparu. Le temps passe vite, à vouloir tout connaître, tout regarder de proche...

Au début les zèbres avaient tourné la tête, figés d'inquiétude, se demandant qui les épiait. Puis ils s'étaient éloigné. Les grands singes aussi avaient donné l'alerte: tout le monde crachait et criait pour éloigner l'intrus, en lançant des branches brisées... finalement ils s'étaient calmé.

Le temps passait et Dieu ne se montrait pas. C'est que ça n'allait pas du tout. À l'abris au fond d'une grotte, il réfléchissait, en compagnie d'une vieille tortue.
"Vois-tu, ma vieille, je suis dans une sacrée impasse. Mon concept d'univers, c'est comme une belle pomme rouge, avec un ver dedans. Jusqu'à cette semaine, j'avais des étourdissements, des vapeurs de plaisir qui me montaient à la tête, devant cette belle architecture. Je m'étais surpassé! Maintenant, je vois où ça mène, à mesure que l'univers se perfectionne, jusqu'au vivant..."

"Mon Dieu mais qu'est-ce que tu as vu de si surprenant?" demande la tortue qui ne se surprend de rien.

- "Un beau troupeau de gazelles...poursuivies par une famille de lions. Ils ont dépecé la petite gazelle qu'ils ont attrapé...
"Les singes ont attaqué une famille voisine, des cousins qui faisaient des grimaces: ils en ont dévoré un...
"Ma vieille, ils sont tous en chasse. Quand ils ne le sont pas, si tu observes, tu verras qu'ils se lèchent les babines et digèrent la proie qu'ils ont avalé.
"Je te le dis: c'est dans les gènes du vivant."

"Ça te surprend vraiment?"  dit la tortue.

- "C'est tout l'univers qui est prédateur. Les atomes se bombardent et s'avalent. C'est généralisé.
"Quand deux galaxies se rencontrent, tu penses qu'elles font des courbettes de salutation et s'informent du voyage de l'autre? Ma chère, elles s'étripent tant qu'elles peuvent, elles s'arrachent le plus d'étoiles possible...
..."Je vais te confier, ma vieille, mon sentiment profond. Ils me félicitent de mon génie, mais tout d'un coup il me vient une émotion que je n'aurais jamais soupçonnée..."

-"Tu as honte, c'est ça?" dit la tortue.
-"Oui, c'est à peu près ça. Je n'avais pas vu la mort et la souffrance dans toutes ces belles équations"...

-"Va falloir maintenant que tu inventes la compassion..." dit la tortue.


lundi 9 janvier 2012

Genèse 2: cette impression étrange de déjà vécu

"Dieu vit que la lumière était bonne"  (Bible de Jérusalem, Genèse)

...C'était bien "l'aube aux doigts de rose" qui venait toucher le bout de l'aile droite du grand oiseau... tout attendri, l'esprit de Dieu ferma les yeux...

Paf!  En vent d'ouragan, sur la gauche, arrive un mur de nuages noirs qui se bousculent et s'empilent et s'effondrent tout autour!
"Oh Oh! " dit Dieu, "ça se corse!"  Une pluie drue lui tombe dessus, un rideau qui danse sur l'océan déchaîné.

Quelques coups d'ailes bien appliquées, l'esprit de Dieu s'élève vers le ciel, émerge au-dessus du troupeau noir.  "C'est ça qu'ils appellent la nuit?"  se demande-t-il.  Il s'amuse comme un enfant, se laisse glisser dans le creux des montagnes en mouvement. Il s'en fatigue, comme un enfant.

Arrive, à point nommé, l'éclaircie... "Tout plaisir a une fin, on passe à autre chose!" dit Dieu.  Il descend en spirale, justement sur un beau rocher lumineux, tout rosé de plaisir (le rocher). Le soleil tape dur, le grand oiseau cligne des yeux. "C'est beau à couper le souffle!  Faudra retenir l'endroit..."

Tout près, une plage de sable roux, tout chaud. Il vient à l'esprit de Dieu une image cocasse, celle de grands parasols..."C'est idiot, j'ai l'impression d'avoir déjà vécu quelque chose ici... Si je me laissais aller, je ne bougerais plus de l'endroit"  Il dit cela parce qu'il sait qu'il va partir. "Allez ouste!  je sens la contrée toute proche..."

Il s'éloigne au-dessus des palmiers, à tire d'ailes il explore...
" C'est bien comme je l'imaginais! Une bonne cuvée, cette création!"


dimanche 8 janvier 2012

Genèse

"La terre était vague et vide. Les ténèbres couvraient l'abîme. L'esprit de Dieu planait sur les eaux"  (traduction Bible de Jérusalem)

Par fantaisie on peut virer les choses à l'envers: on tourne bien les sabliers. Si on vire à l'envers la création du monde, cette fantaisie nous donne tout un spectacle!

...L'esprit de Dieu planait, tout comme ces grands oiseaux qui n'ont pas à battre des ailes: ils dérivent lentement en se laissant porter par les fleuves d'air chaud...

...Ça brillait, ça miroitait en bas: des vagues brodaient un peu d'écume.  "Tiens Tiens..."  dit Dieu, " c'est beau tout ça!  Remarquable trouvaille!"
...Il était heureux que ce soit là: une planète gagne à être humide.

Une autre surprise l'attendait, au bout de son aile droite:  l'aube pointait et tout le ciel se colorait lentement... "Mais c'est beau, ça aussi! " dit Dieu. "Et puis, avec cette lumière qui arrive, on voit mieux l'obscurité. Vous ne comprenez pas? Je veux dire:  ça prend le jour pour apprécier la nuit.  Allez!  Nous sommes d'accord aussi pour cette belle trouvaille!"

Ce furent les premières réflexions du Dieu qui planait dans le jour nouveau.


jeudi 5 janvier 2012

Pour qui ça existe?

Nous sommes des animaux "sociaux",  paraît-il.  Ce n'est pas facile d'être cette sorte d'animal.

Il se pourrait qu'on soit, tout autant, des animaux "asociaux".

Il y a cette ambivalence chez l'humain:  s'éloigner ou s'approcher de l'autre.  Zones de turbulence.

Parfois, le besoin de descendre au fond de soi, pour y trouver une note juste, celle qui correspond à l'instrument de musique qu'on est.

Tout autant, la peur de s'égarer trop loin des habitations, cette frayeur d'être perdu dans un désert où personne ne viendra nous chercher.

Le ciel est vaste.  Les étoiles se regroupent en galaxies et s'entourent de planètes. Elles s'affolent à tourner autour d'un trou noir, dans une attirance irrésistible, cherchant pourtant à s'en échapper, pour ne pas y perdre la lumière.


mercredi 4 janvier 2012

Vaincre et convaincre

"C'était un homme qui avait beaucoup de charisme. Il était très convaincant, il croyait à son affaire"... "Oui, un homme de conviction, honnête comme pas un: il donnait l'heure juste"... "Il avait de vrais bons arguments, j'ai signé la pétition et j'ai fait un chèque pour la cause"...

"Persuader, convaincre":  un succès assuré de librairie!  Ça semble un beau fruit, mais il y a un noyau dur sous la peau veloutée. Si on regarde l'histoire de ce mot "convaincre", on découvre qu'il a un sens profond qui peut donner le frisson.

Il s'agissait d'abord de dénoncer un malfaiteur, le convaincre de ses méfaits. Rien qui ressemblait à un jeu:  on risquait gros dans cet affrontement. Vaincre ou être vaincu, dans un procès.

Donc un crime, une erreur dissimulée, un coupable à démasquer. Trouver des témoins, présenter une pièce à conviction. Emporter le verdict. Voilà l'origine de "convaincre"... "Convaincu de fraude, de parjure"...

Il y a eu virement:  les convaincus, autrefois les coupables, nous semblent maintenant dans le camp des bons! Pourtant on gagne à garder ses distances, à prendre du recul.

Il y a l'intolérance du martyr, chez le convaincu. "Dieu le veut!"  criaient les pieux chevaliers enrôlés dans les grandes croisades de la chrétienté, partis égorger les infidèles. C'était au Moyen-Âge, mais c'est tout autant maintenant. Quel sort va-t-on faire à celui qui pense autrement?


mardi 3 janvier 2012

Les poules auront des dents

En latin, "crastinus" signifie  "demain". J'ai cette tendance à procrastiner, à remettre à demain ce qui me semble compliqué à réaliser.  Mais ce blog, il ne tolère pas d'être produit le lendemain: je ne peux pas procrastiner dans cette écriture. Je me fais donc violence tous les jours, en jalousant ceux qui n'ont pas entrepris un contrat semblable!

"Remettre aux calendes grecques" signifie autre chose que la procrastination. En anglais, l'expression se traduit joliment par:  "until the first of never"  (ce sera le premier du mois "jamais"). Il y a beaucoup de plaisir à fouiller le sens des expressions, leur origine. Plus on les passe sous la loupe, plus on y trouve des surprises. Avec internet, les sources de documentation sont faciles d'accès. Il y a aussi ce gros dictionnaire historique de la langue française, un fameux cadeau reçu au Jour de l'An: je l'étrenne!

J'ai donc finalement appris le sens de calendes grecques. (J'avais jusqu'à maintenant procrastiné sur cette recherche, me contentant d'un sens général). Les calendes grecques, elles n'existaient pas! Ce qui existait, c'était les calendes romaines:  le premier de chaque mois. Ce jour-là, il fallait payer son loyer, comme maintenant. Les intérêts des dettes se payaient ainsi aux calendes. Payer ses dettes aux calendes grecques, c'était ne jamais les payer.

Le "calendarius" (calendrier) était un registre où s'inscrivaient justement les dettes qu'on devait acquitter aux calendes.  Plus tard, le mot a perdu cette précision pour n'indiquer que les jours, les semaines et les mois de l'année. Un calendrier basé sur les phases de la lune et sur l'année solaire (qui ne coïncident pas: il fallait ajouter des jours "intercalaires" pour arrimer lune et soleil)

Il faut du courage pour décider de remettre aux calendes grecques une démarche pénible: dire un non définitif, c'est proclamer un deuil. En procrastinant, je me donne cette illusion d'avoir toujours un lendemain.   On dit à la mort, comme dans une fable de LaFontaine, de revenir un autre jour: dans la semaine des quatre jeudis, ou quand les poules auront des dents.