jeudi 7 avril 2011

la coche mal taillée

Faut bien s'instruire. Alors je relis
comment se divise la double hélice
du DNA, et l'invention des protéines
en passant par le RNA.  J'en retiens
que c'est fichûment intelligent, et
bravo pour les biologistes  détectives
qui solutionnent ces énigmes.

J'en retiens aussi un paradoxe. Tout
un paradoxe. La loi de toute cette
évolution fantastique et mirobolante,
c'est l'erreur. Sans la présence de
ces erreurs, de ces accidents,  de ces
bavures d'exécution, on en serait
encore à la duplication des bactéries.
Comme ces vieux 78 tours, accrochés
dans le dernier tour, qui répètent sans
arrêt les dernières syllabes chantées
par Caruso.

C'est tout de même un tour de force.
Aucun progrès, aucune innovation,
à moins d'un accident qui nous fasse
sortir du chemin applaudi. Éloge
de la bêtise, de l'handicap, comme
élément essentiel du merveilleux qui
s'invente.  C'est l'erreur des copistes
des manuscrits de la Bible, d'avoir
évité les erreurs:  le texte a stagné.

Pessoa en cadeau

Je relis doucement Le livre de
l'intranquillité, de Fernando Pessoa.
Je change certainement, car j'ai cette
impression de ne l'avoir jamais lu.

La douleur n'est pas reposante.
Pessoa ressent de la douleur, quand
il écrit sur le fait d'exister. J'ai
l'impression qu'il met tout son
courage dans son écriture.

Il s'est amusé aussi, dans ses rêves.
Italo Calvino aurait aimé ces quelques
lignes de Pessoa: .¨.. le cortège des
derniers chevaliers perdus résonnait
longuement, comme une réminiscence
des temps à venir. Ils étaient déjà
vieux, ceux qui viendraient un jour;
seuls étaient jeunes ceux qui ne
viendraient jamais ¨ ...  ¨tout avait
l'absurdité d'un deuil¨...

Quel dommage que mon père Charles
n'aie pas plongé dans l'écriture, comme
Pessoa. Quel dommage pour lui et
pour nous.

mardi 5 avril 2011

on ne vit qu'une fois

Il y a mieux que cette expression car
je ne suis pas certain qu'on la vive,
cette fameuse fois qui est la seule fois.

J'ai l'impression qu'il faut vivre cette
rencontre d'aujourd'hui, celle-ci,
avec le sentiment qu'elle ne se
renouvellera pas.
Les gens n'aiment pas qu'on leur dise
adieu quand on les quitte
et pourtant on est proche de la réalité,
de ce qui est vraiment, en pensant que
c'est la dernière rencontre.
Car le danger, c'est d'être là sans y être,
comme si ça allait de soi qu'il y aura
de nouveau un tel moment, une autre
occasion.
Voilà pourquoi l'intuition est plus
importante que ce qu'on a planifié.
L'intuition permet d'entendre ce qui
est immédiat, et qui va s'éloigner.

Il y a trop de pages à nos agendas

lundi 4 avril 2011

Burgess Bedtime Story

Toute sa vie, mon père Charles a lu
son journal anglais, chaque soir.  The
Montreal Star.  Il le lisait au salon,
 c'était tout proche: un petit logis.
Il fallait laisser la porte de ma
chambre ouverte, pour que la chaleur
de la petite fournaise au charbon,
dans le corridor, donne un peu de
chaleur dans les nuits d'hiver...
de mon lit, j'entendais le froissement
des pages du journal, à mesure que
mon père avançait dans sa lecture...

Je me souviens du Burgess Bedtime
Story:  en pyjama, avant d'aller dormir,
je me juchais sur les genoux de mon
père, pour l'écouter me lire la courte
histoire qui le ravissait. il pouvait être
question d'une perdrix dans la neige,
ou bien du renard qui tournait autour
du poulailler... c'était une sorte de fable
mais sans la morale, une fable de
gentillesse drôle. Mon père riait aux
larmes en la lisant, mais c'était en
anglais, et j'attendais qu'il en traduise
un bout, pour savoir ce qui était drôle.
(comme pour toutes les histoires...
la suite, dans un prochain épisode!)

dimanche 3 avril 2011

les chiffres du temps passé

Je lis doucement un gros bouquin, par
Colin Tudge: the variety of life. L'auteur
raconte plein d'histoires fascinantes sur
ce monde. Ainsi, il parle de l'arbre
généalogique de tout ce qui vit.
Alors les chiffres nous arrivent...
Les milliers d'années, puis les dizaines
et les centaines de millions d'années.

Vous voulez un exemple?  Vous le
regretterez!  Vous insistez, alors voici:
Les poissons rouges, les dauphins et les
humains ont un ancêtre commun: c'était
un poisson d'il y a plus de 400 millions
d'années.

Pour donner un sens à tous ces chiffres,
il faut apprivoiser lentement l'énormité.
À petites doses, se faire une idée, avec
lenteur, dans une sorte d'obscurité,
comme les spéléologues qui avancent
dans les cavernes fantastiques , de
tunnels en tunnels, dans l'étonnement.

samedi 2 avril 2011

le vieil éléphant

Pas d'éléphant au Québec. Du moins,
ces années-ci. On a eu les bisons, on
a dû avoir les mammouths, vu que la
Sibérie et l'Alaska ça communiquait.
Tout ça pour dire que je ne les
connais pas, les éléphants, et si j'en
parle, ce sera à tort et à travers. Vous
êtes prévenus.

Ils vivent en petits groupes, sauf les
vieux solitaires, les vieux chefs exclus.
Ceux-là deviennent frustrés, agressifs,
ils culbutent les arbres, ils disent leur
colère. Voilà ce qu'on a voulu me faire
croire, et je l'ai cru comme de raison.
Vous le savez, j'ai cru n'importe quoi.

Pour ma part, c'est très jeune que je
suis devenu un éléphant solitaire.
J'ai dû attraper cette façon de vivre
de mon père Charles:  un ermite.
Alors je pense connaître de l'intérieur
la psychologie du vieil éléphant:
c'est plus fort que lui,
il s'exclut lui-même du groupe.

Promenons-nous dans le bois pendant qu'le loup y est pas

Mon amie Hélène est allé à des funérailles.
Ce n'était pas dans une église. Une cérémonie
sans émotion... Hélène voudrait qu'on la quitte
d'une façon différente, quand elle mourra.

Pour ma part, j'ai une terrible allergie aux
funérailles avec une messe chrétienne, dans
une église. Je ne vous demande pas d'avoir
une semblable allergie, c'est pas facile.

En silence, je deviens furieux. Le célébrant
parle:  il affirme, il lit les vieux textes de la
Bible, il parle de la résurrection, il parle de
Dieu, il parle sur un ton qui me rend fou.

Si on n'a pas rencontré, d'une vraie rencontre,
du temps qu'elle vivait près de nous, cette
personne qui vient de mourir, comment la
rencontrer maintenant, avec de vraies paroles?

Si on se déplace pour une cérémonie d'adieu,
comment allons-nous nous rencontrer, nous
qui sommes encore vivant?  Qu'est-ce que
nous allons nous dire?